Des tickets de rationnement environnementaux ? Un fantasme déjà écarté il y a un demi-siècle

Dans le sillage de la Convention Citoyenne, les propositions pour réduire l’empreinte environnementale fleurissent et ne se ressemblent pas. Après un petit tour d’horizon, nos libertés individuelles n’ont qu’à bien se tenir…

 

ALIENOR BARRIERE

Ticket de rationnement essence de 1956 – Crédit : Rakuten (capture d’écran)

« L’avenir de l’Humanité est la première obligation du comportement collectif humain à l’âge de la civilisation technique devenue toute puissante. Manifestement, l’avenir de la Nature y est compris comme condition sine qua non, mais même indépendamment de cela, c’est une responsabilité métaphysique en soi et pour soi depuis que l’homme est devenu dangereux non seulement pour lui-même, mais pour la Biosphère entière ». En 1979, le philosophe allemand Hans Jonas nous alertait déjà sur l’urgence environnementale.

 

C’est désormais au tour de la Fondation Nicolas Hulot de reprendre le flambeau. Elle s’est ainsi fendue samedi 20 juin au soir d’un communiqué énumérant ses propositions pour le climat. Parmi elles, une modification du préambule de la Constitution en ajoutant : « La conciliation des droits, libertés et principes qui en résultent ne saurait compromettre la préservation de l’environnement, patrimoine commun de l’humanité ». Une restriction des libertés assumée par le philosophe Dominique Bourg dans une tribune de Libération. Il préconise ainsi la mise en place d’un système de quotas : « A chaque achat, grâce à une carte à puce, vous êtes défalqué de son coût en termes d’empreinte écologique et d’empreinte carbone. C’est très égalitaire ». Cette proposition, qui n’est pas sans rappeler les tickets de rationnement d’après-guerre, permet de teindre en vert un communisme vieillissant.

 

Il se trouve que cette idée de restrictions des libertés individuelles pour des raisons environnementales a déjà été explorée par le philosophe américain John Rawls en 1971. Son ouvrage Théorie de la justice explique que toute génération a certaine obligations légatrices, et ce quel que soit le comportement de ses prédécesseurs. Pour autant, cela ne saurait justifier un quelconque sacrifice des libertés individuelles. En effet, cette hypothèse supposerait que chaque génération ait l’obligation morale de travailler à ce que les générations futures vivent mieux qu’elle, or cela ne marche que dans le contexte familial, quand des parents travaillent durement et économisent toute leur vie pour transmettre un patrimoine plus important à leurs enfants.

 

Mais qu’en est-il à l’échelle d’une société ? Peut-on imaginer se sacrifier pour des inconnus habitant à l’autre bout de la France ? En réalité, on se rend bien compte qu’il est très difficile de faire accepter cette idée : mon bien-être n’est moins important que celui d’un Français qui naitre dans 100 ans. Dès lors, cette idée de restriction des libertés individuelles pour l’environnement de ceux qui me suivront ne peut tenir ; le sacrifice, ce n’est pas la justice.

 

En définitive, on ne peut que conseiller avec bienveillance à Nicolas Hulot et à Dominique Bourg de ne pas faire table rase trop vite des pensées qui les ont précédés et de lire (ou relire !) la Théorie de la justice.